Le blog de Gauhar...

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Saison 13

Exploration pour un système de protection sociale, avril-mai 2016

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mercredi 20 avril 2016

Ça décoiffe !

Printemps sur Tapa-e Bibi-Mahruh
On ne l'a pas oublié, ici aussi c'est le printemps, avec ses pluies diluviennes et ses soleils étincelants, qui confèrent à ma colline favorite un petit air de marin dans la tempête ;) En cinq ans, elle est passée de l'état de calvitie avancée à celui de tignasse ébouriffée, même si un tant soit peu galeuse...

La vie suit son cours... Cheers !

mardi 19 avril 2016

Baroud d'accueil

Huit heures cinquante-cinq, je suis lovée sur mon lit dans l'espoir que ma kaboulite passe... Depuis deux jours, mes contacts ont été mi-figue, mi-raisin : heureux de me voir, globalement pessimistes sur la situation. Les news locales énumèrent les lieux d'affrontements entre forces de sécurité nationales et opposants armés, soit une quinzaine de districts où les combats sont incessants. Les maux de la vie quotidienne s'égrènent comme une litanie : chantiers en souffrance parce que l'entrepreneur s'est réfugié à l'étranger (avec l'avance sur travaux...); jeunes exploités par les anciens à cause de la pénurie d'emplois ; administration publique manifestement en dehors de la réalité vécue par la population ; théorie du complot omniprésente : les Américains financeraient les talibans. En fait, les mêmes qu'en France, n'est-ce pas ? Même s'ils sont exacerbés...

Et puis un grondement fait trembler les vitres de tout l'immeuble. Comme je dors, que le temps est plutôt maussade, je crois d'abord à un coup de tonnerre. Mais je suis réveillée maintenant, je vais à la fenêtre. Instinctivement, je regarde dans la direction du quartier diplomatique. Un énorme nuage noir s'élève en champignon. D'après mes repères, ça pourrait être charrah-e sedarat zambak, le point de contrôle de l'accès à la zone verte.

La circulation en bas de mon immeuble n'a pas changé de rythme. Le ballon d'observation, qui était à terre au moment de l'explosion, s'élève lentement vers le ciel. On entend au loin quelques sirènes de police. Bienvenue à Kaboul !


Photo Pajhwok Afghan News

Neuf heures trente, première alerte sur le site de Tolo News (sic): "A heavy explosion rocked Kabul at about 9am local time on Tuesday. Early reports indicate it was a car bomb but officials have yet to confirm this. The blast reportedly occurred in PD2 in Pul-e-Mahmood Khan area. Reports of gunfire were also heard. Not details as yet on casualties." Rapidement, des détails sont publiés : la cible est un service de protection des VIP dépendant de la présidence et situé près du ministère de la Défense. Des combats sont en cours à l'intérieur.

Dix heures : au moins deux douzaine de personnes auraient été tuées, des forces de sécurité entourent le lieu de l'attaque et les combats continuent. Dix heures trente : les victimes seraient en fait de six morts et une vingtaine de blessés. Dix heures cinquante-trois : le nombre de blessés s'élève à 198... Onze heures trente, le nombre passe à 208. L'attaque serait terminée avec l'élimination des assaillants par les forces spéciales afghanes.

A 14h41, ToloNews publie le dernier bilan : 28 morts et 327 blessés, pour la plupart des civils. Les détails indiquent que la majorité a été blessée par des éclats de verre, parfois jusqu'à un kilomètre de distance de l'explosion, provoquée par un camion-suicide bourré d'explosifs. Maisons et boutiques à proximité ont subi des dégâts importants.

19h10 : A l'instant, nouvelle explosion, moins forte mais plus proche que ce matin. Il fait déjà nuit. Les voitures en bas de chez moi klaxonnent pendant quelques minutes, puis le carrefour, généralement encombré à cette heure-ci, se retrouve désert. Les gardes de Dostum ont pris leurs positions. Tout redevient calme. Ce qu'en dit Pajhwok à vingt heures : Another bomb explosion was heard in Kabul late on Tuesday evening hours after a deadly suicide car bombing left 28 dead and hundreds wounded. Interior Ministry spokesman Sediq Seddiqi told Pajhwok Afghan News the latest blast took place at 7:15pm in Sherpur area of Kabul on a street. He said it was a remotely-controlled landmine blast that caused no casualties. The official said the target of the blast was not immediately known.

Mise à jour du lendemain : le bilan s'établit à 64 morts et 347 blessés. Synthèse après une semaine : les soixante-quatre morts ont été abattus à l'intérieur du bâtiment des services de sécurité, par trois assaillants revêtus d'uniformes de la police de sécurité. Ils portaient une chemise blanche comme signe distinctif. L'un d'entre eux a pu quitter les lieux sans être inquiété.

samedi 16 avril 2016

Au fil des saisons

Herbages sur toiture
Aux fenêtres nord de mon appartement se tient un assemblage hétéroclite des différents types d'habitats kaboulis : les constructions en béton plus ou moins luxueuses avoisinent les traditionnelles maisons en pisé. Et je vous en ai fait vivre les aléas au fil de mes saisons. Quand j'y suis arrivée, le jardin planté de roses et entouré de bâtiments de plain pied donnait un air d'opulence à une nombreuse famille, dont les rejetons s'affairaient à entretenir l'état, sinon le lustre. Quelques temps plus tard, un bâtiment peu amène s'est construit au-dessus d'eux, sans que ce voisinage encombrant semble affecter la sérénité des habitants.

Aujourd'hui, la cour n'est plus fréquentée que par une mamie échinée, et les toitures n'ont visiblement pas été entretenues pendant l'hiver, donnant lieu à une exubérance d'herbes folles. Après quatre ans de côtoiement, il semble bien que les modernes aient pris le pas sur les anciens.

vendredi 15 avril 2016

Bienvenue à Kaboul !

Arrivée à Kaboul
Comme moi, ces deux filles sortent de l'avion. Comme moi, elles ont attrapé à Istanbul le vol de nuit qui récupère tous les voyageurs en provenance d'Europe et à destination de l'Afghanistan. Comme moi, elles ont tiré leurs valises à travers les allées sécurisées jusqu'à la zone de stationnement où des familiers vont venir les chercher en voiture. Comme moi, elles attendent joyeusement, tout à leur bonheur de se retrouver dans la capitale chère à leur cœur, Kaboul jan... Comme moi, elles ont glissé sur leurs cheveux, à l'atterrissage, un foulard qui leur confère une aura de bienséance.

C'est un geste de pure forme, un simple ticket d'entrée. Car leur attitude les place d'emblée dans le clan des aventurières, des rebelles. Elles se congratulent en s'immortalisant mutuellement sur leurs téléphones. Leurs tuniques mi-longues dévoilent largement les courbes de leurs corps, haussés sur des talons improbables et soigneusement parés des attributs de la féminité flamboyante. Elles font partie de ces enfants de la guerre qui ont accédé à l'adolescence au beau milieu de la bulle de l'aide internationale, les jeunes 'Titanic' : ils portent à bout de bras et à leurs risques et périls l'ambition d'une société où les déterminations individuelles s'épanouissent et contribuent au progrès de tous. Elles sont la facette paillettes de la médaille du courage décernée périodiquement dans les soubresauts de l'actualité afghane, comme Farkhunda il y a un an, en avait présenté une facette vertueuse et martyrisée. Bon courage, les belles !

Dans la série des gestes d'accueil, j'ai eu droit aux grands sourires du fils du kaka ouzbek chez lequel je fais mon marché depuis quelques années. Jusqu'à présent, ce garçon d'une vingtaine d'années se renfrognait quand il me voyait débouler dans la boutique. Je comprend que, depuis la dernière fois, il a appris que j'étais française et non pas américaine comme il le croyait jusque-là... Manifestement, ça change tout !

mardi 12 avril 2016

Fin de règne ou nouvelle saison ?

RER vers l'Ambassade
Le rite d'initiation d'une nouvelle saison, c'est l'obtention du visa. Pour inaugurer ma treizième, j'avais donc pris un peu d'avance en prévision de la difficulté de traiter à distance puisque je n'habite plus en région parisienne. Fin mars, pour un départ le 14 avril, j'ai adressé à l'ambassade d'Afghanistan à Paris le dossier par lettre recommandée avec accusé de réception. J'ai pratiqué de nombreuses fois (une vingtaine ?) la procédure de visu, restait à faire aboutir la procédure in absentia. J'ai commencé à m'inquiéter dès les premiers jours d'avril : impossible de joindre au téléphone le service des visas, en dépit d'une annonce enregistrée donnant des horaires très stricts : j'ai essayé avant, pendant, après, bernique ! Impossible donc de confirmer que mon dossier suivait son cours, même si le secrétaire de l'Ambassade m'assurait que si un quelconque problème surgissait on saurait me le faire savoir. Je lui ai précisé que je passerai moi-même récupérer mon passeport à l'ambassade avant mon départ.

Et puis, dès la seconde semaine d'avril, mes inquiétudes se sont faites plus précises : pas d'accusé de réception dans ma boîte aux lettres ilienne, et encore moins de contact avec le service des visas. Lundi, trois jours avant le vol et à la veille de mon départ pour Paris, le bureau de poste d'expédition du dossier confirme mes pires craintes : ma lettre n'a pas été distribuée, malgré deux présentations et une mise en instance dès le 2 avril au bureau de La Muette. Au téléphone avec le secrétaire d'ambassade, j'ose une pointe de sarcasme : "Permettez-moi de vous féliciter pour la nomination d'un nouvel ambassadeur !" en assortissant immédiatement ses remerciements d'une remarque perfide : "Est-ce la raison du manque d'organisation actuel des services consulaires ?" Aussi désobligeante que puisse sembler cette diatribe, elle obtînt son effet : le secrétaire m’assura qu'il se mettait immédiatement à la recherche de mon dossier. Ce matin, il était déjà en possession de l'avis de présentation et affirmait qu'il enverrait 'dès que possible' une personne à la poste se saisir de la lettre !

Le stress que provoque chez moi ce contretemps rend plus incisive mon analyse de la situation. Est-ce vraiment l'absence d'un ambassadeur depuis de longs mois qui a provoqué la déliquescence de l'administration afghane en France ? Est-ce plutôt la déliquescence générale de l’administration afghane qui se répercute par vagues successives jusque dans les représentations diplomatiques ? Ou encore s'agit-il d'une réticence spontanée de tout Afghan à exécuter simplement une tâche administrative somme toute ordinaire ? De fait, il y a à peine quelques semaines, j'ai été confrontée au même type de blocage dans ma mairie de banlieue parisienne, où je voulais obtenir un nouveau passeport - histoire d'avoir plein de pages blanches à faire remplir de tampons exotiques au gré de futures navigations. L'employée s'est trouvée démunie devant une question que je lui posais alors qu'elle était sous l’œil de sa hiérarchie, et elle a perdu son calme, m'intimant alors de reprendre rendez-vous plus tard. Autant dire que j'ai laissé tomber, en espérant trouver plus d'empathie et de zénitude dans les services de mon nouveau domicile...

Alors donc, ces différents incidents ne sont-ils pas, bien malheureusement, le signe que les sociétés du monde entier sont en train de se dissoudre sous les assauts conjugués de l'esprit de modernisation (en fait la suppression du liant humain dans toute démarche administrative), l'esprit de compétition (par lequel chacun cherche à tirer son épingle du jeu au mépris des conséquences pour autrui ou pour le bien commun) et l'esprit de clocher (qu'on appelle tribalisme à propos des régions 'non civilisées')? L'instabilité afghane n'en est pas une cause, elle en est un symptôme. Mais ce sont les populations de ces régions instables qui en subissent les plus graves conséquences. J'espère néanmoins que cette nouvelle saison obtiendra les résultats souhaités pour eux et pour nous : le démarrage d'un projet pilote de protection sociale pour les Afghans, financé par la solidarité internationale.

PS, jeudi matin : Hier, donc, j'en étais encore à me demander si l'essoufflement des administrations et le stress généralisé allaient bloquer ma nouvelle saison. Aujourd'hui, de retour de l'ambassade d'Afghanistan pour la deuxième journée consécutive, ayant littéralement fait le siège du consulat pour que ma lettre soit dument récupérée à la poste, j'aborde rassérénée la perspective de mon départ cet après-midi, passeport et visa en poche, avec pour viatique les photos du printemps en France, dans les jardins nantais ou sur les rives de la Seine. Kaboul est à nous !
Jardin des Plantes à Nantes

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