Grâciés devenus kamikazes
Déjà il y a quelques jours j'évoquais le trépidant instinct de vengeance qui possède les rues kaboulies. Ces derniers temps, cette humeur a été entretenue par l'annonce que l'analyse des corps de deux des kamikazes de l'attaque contre les services de sécurité il y a trois semaines a montré qu'il s'agissait d'anciens captifs talibans, qui avaient été libérés par l'administration Karzaï à l'occasion de précédentes négociations de paix... Comme des gouttes d'eau versées sur de l'huile bouillante, le président Ghani n'a pas manqué ensuite de refuser les demandes de grâce concernant certains insurgés actuellement prisonniers, et a fait exécuter récemment une vingtaine d'entre eux. Les talibans ont aussitôt proclamé une vengeance inextinguible... L'engrenage de la violence fonctionne bien.

Pour chauffer un peu plus les rues, Ghani est aux prises avec un soupçon de reniement de promesses de campagne concernant le tracé TUTAP, comprendre de la nouvelle ligne de transport d'électricité depuis le Tadjikistan vers l'Ouzbekistan, le Turkmenistan, l'Afghanistan et le Pakistan... Le soutien de la communauté hazara au Président était fondé sur l'idée que cette ligne traverserait la province de Bamyan, ce qui aurait généré de nombreux emplois au moment de la construction, outre les retombées économiques de l'adduction elle-même. C'est sur un argument financier que se fonde le gouvernement actuel pour déclarer d'utilité nationale un tracé passant par le col du Salang. Les soupapes pètent les unes après les autres. Il y a trois jours, le président Ghani se faisait malmener en public à Londres par des manifestatns le traitant de menteur. Et demain est prévue à Kaboul une manifestation monstre, qui pourrait rassembler cinq cent mille personnes, dit-on, si tout le Hazarajat descend à la capitale...

Aujourd'hui, à l'occasion d'un déplacement vers l'Ambassade pour faire le point sur ma mission qui tire à sa fin, j'ai eu un aperçu de la tension ambiante. A mon habitude, j'ai utilisé les services d'une compagnie de taxis qui me connaît bien, Zohak. Ils sont cinq frères à avoir monté l'affaire, qui comptait plus d'une quinzaine de chauffeurs salariés il y a cinq ans. Aujourd'hui, seuls les frères sont encore occupés à prendre les courses de leurs fidèles clients : les autres sont trop risqués. Le trajet dure dix minutes à peine de chez moi jusqu'à l'ambassade, sur les grandes artères du centre. Au dernier carrefour avant la zone verte, il y avait un barrage de police occupé à filtrer les véhicules se dirigeant vers ce quartier exposé. Les fonctionnaires ont fait ranger notre voiture sur le côté - ce qui ne m'était jamais arrivé - puis ont demandé au chauffeur ses papiers. Et la discussion a commencé à s'envenimer, le taxi montrant sa licence, prenant à témoin sa passagère... J'ai alors simultanément compris deux choses : d'une part que les policiers en faction exigeaient de garder les papiers du véhicule et du chauffeur en attendant son retour après m'avoir déposée ; et d'autre part que ce qui exaspérait mon chauffeur c'est que, manifestement, cette exigence se faisait "à la tête du client", parce que lui comme ses frères sont... des Hazaras !

Kaboul, ville de paix
J'ai comme l'impression qu'il ne suffira pas de quelques pochoirs prônant la réconciliation pour apaiser les esprits... ni non plus pour décourager l'émigration clandestine des jeunes à l'esprit d'entreprise ! Et si la coupe de cheveux était réellement un indice, on pourrait s'inquiéter du nombre de chevelus hirsutes qui hantent maintenant les rues kaboulies : "ceux qui veulent se donner un look de bad boy, comme les talibans !" m'affirme un ami !